« Ces entretiens d'Ilya Kabakov et Yuri Keper ont eu lieu, non pas dans une cuisine commune, mais dans une grande pièce claire, non dans un appartement communautaire, mais dans un atelier propre et spacieux. Non à Moscou, mais à Paris. Quant au reste, excepté le titre, tout est rigoureusement authentique, et éloigné de toute fiction. Les deux artistes sont des amis de longue date : leurs ateliers voisinaient à Moscou, dans les années 1970, et ils se retrouvaient à l'époque presque tous les jours. Et tous les jours, au fil des ans, ils déjeunaient au « Thé russe », un café de la rue Kirov, où les serveuses valsaient aussi souvent que les enseignes – « Thé russe », « Maison des boulettes », « Craquelin russe », « Petit moment » ».
« Mais ce qui par-dessus tout les unissait et les portait à se comprendre à demi-mot ou même sans rien dire, c'était cette ambiance de l'époque, épaisse et stagnante comme la mélasse, qui les engluait et qui leur dictait aussi bien les sujets que la technique de leurs tableaux. L'image cardinale, qui pour tous les deux concentrait cette atmosphère, c'était évidemment l'appartement communautaire où ils passaient une grande partie de leur vie, et le centre que constitue pour tout appartement de ce type : la cuisine communautaire. C'est pourquoi, lorsqu'en 1989 surgit l'idée de discuter des tableaux faits à Moscou, aucun des deux n'eut de mal à s'élever, à s'envoler par l'imagination vers des lieux et circonstances bien peu menacés de changement ou de disparition. Les revoilà autour de la table couverte d'une toile cirée verte et tachée, dans la cuisine communautaire pleine d'odeurs et de parfums particuliers, revoilà Olga Ivanovna qui cuit ses « boulettes à la pojarski » et se renseigne de sa voix enrouée : « Finalement, Yura, quand est-ce que vos invités apprendront à tirer la chasse d'eau des toilettes ? » »