Cette exposition à La Criée est une confrontation de l'œuvre de deux artistes américains de la même génération dont on pourrait dire qu’ils discutent les deux aspects les plus importants de l’héritage de Marcel Duchamp : l’institution et l’objet.
- L’œuvre de Haïm Steinbach
L'œuvre présentée fait un peu figure d'exception dans la démarche de l'artiste. Point de déclinaisons sérielles d'objets, mais un choix précis de deux objets mis dos à dos. D'un côté, une banquette-lit (réédition d'après un modèle de Mies Van der Roher des années 20) occupe la moitié du contenant, établissant des rapports formels (proportions, format rectangulaire), matériels (bois clair, cuir et chrome dans un compartiment sombre en placage de noyer) et spirituels (le lit, objet de désir, invite au repos, et renvoie également à la psychanalyse). De l'autre côté, la face sombre de l'œuvre est divisée en trois parties. La plus grande est comblée, la surface du bois y affleure. Deux compartiments y sont aménagés : l'un, tout en bas, reste mystérieusement vacant, tandis qu'à gauche, une niche verticale accueille un cercueil d'enfant placé debout. Cet objet lourd de sens date du XIXᵉ siècle et fut utilisé dans certains rituels mexicains.
Dans sa simplicité et son impact direct, cette œuvre propose comme une « analogie éloquente, sinon flagrante, de la différence entre le jour et la nuit, et de l'identité entre le sommeil et la mort, les rêveries et le sommeil profond, l'horizontal et le vertical ». La présentation de cette œuvre dans un contexte coloré bleu sombre amplifie son propre mode de fonctionnement. Le nouvel « espace psychologique » qui s'instaure ainsi, notamment dans la petite salle du fond devenue mystérieuse et sans limite, redouble encore son effet.
- L’œuvre de John Knight
L'œuvre présentée dans l'exposition et créée à cette occasion consiste en la vidéoprojection, à même le mur, d'une séquence d'environ 3 minutes 30 qui se répète sans fin. Il s'agit d'une jeune actrice de 10 ans, filmée en plan serré, qui récite la conjugaison du verbe « crier » en breton, à tous les temps et à tous les modes : je crie, tu cries, il crie… je criais, tu criais, il criait, etc. Le choix de ce verbe n'est certes pas innocent : d'une part, il renvoie directement au lieu dans lequel s'inscrit cette œuvre (La Criée) et à ses premières activités (la vente à la criée) ; d'autre part, dans la bouche de cette jeune récitante, ingénue et pourtant concentrée, il ramène à la mémoire tout un pan de la culture bretonne (voire, de manière métaphorique, l'ensemble de cette culture). En effet, les rapports de domination interculturels passent presque systématiquement par la domination linguistique : parler français pour penser français. Cette œuvre de John Knight s'accompagne d'un travail spécifique sur l'affiche de l'exposition. L'artiste a imaginé de renverser la proposition habituelle en faisant apparaitre le logo de la Criée en couleur (alors qu'il est habituellement traité au trait, en gris sur fond blanc) en ayant soin de faire traduire en breton l'inscription du fronton du bâtiment (La Criée municipale devient « koc'hu ar ger ») alors que la partie centrale de l'affiche, habituellement réservée à l'annonce de l'exposition proprement dite, voit s'inscrire son logotype « JK », en réserve blanche sur fond gris.