L’hybridation du réel et du virtuel agit comme un outil narratif et critique, permettant d’interpeller le spectateur sur les mutations du monde contemporain. D’après Pierre Jean Giloux, « les inflexions qu’[il] opère sur le réel ont pour but d’en modifier la nature, de le prolonger pour le questionner »4. Il transforme donc la réalité pour à la fois en révéler de nouvelles perspectives et questionner son évolution.
D’autres artistes adoptent une démarche similaire pour explorer les problématiques environnementales. Marina Abramović, avec Risingf (2018), utilise la réalité virtuelle pour sensibiliser aux effets du changement climatique. En immergeant le spectateur dans une simulation de la montée du niveau des mers, elle dépasse la simple représentation pour créer une expérience sensorielle, rendant l’urgence écologique plus palpable. Ce choix de l’hybridation sert ici à renforcer l’impact émotionnel en immergeant pleinement le public dans un futur apocalyptique.
All Unsaved Progress Will Be Lostg de Mélanie Courtinat utilise également la réalité virtuelle pour inviter les spectateurs à confronter leurs propres peurs face à des crises futures. À travers l’histoire d’une survivante qui choisit de ne pas évacuer son domicile, l'œuvre dévoile un paysage surréaliste en béton, où la nature reprend ses droits.
Les œuvres hybridées de Pierre Jean Giloux provoquent des réactions variées chez les visiteurs, chacun les percevant et les interprétant à sa manière. Nous avons pu confronter ces ressentis lors de notre visite de l’exposition, durant laquelle nous avons interrogé deux personnes de notre classe (DSAA Pluridisciplinaire Graphisme-Espace-Produit) afin de comprendre leur réception de ces images et leur capacité à s’y projeter.
Apolline, en Design Graphique, exprime un ressenti mitigé : « C’est fascinant, mais ça me perd un peu. En tant que visiteur, on se demande sans cesse : est-ce une vraie image ? Dans quelle réalité sommes-nous vraiment ? » La frontière entre réel et fiction lui semble floue, presque insaisissable. Si ces visions alternatives lui procurent des émotions, elles ne l’incitent pourtant pas à s’y projeter : « C’est tout ou rien, et ça en devient aliénant : soit on étouffe dans la poussière, soit on meurt de chaud. »
Pour elle, cette fusion entre fiction et réalité instaure une distance. Même lorsque les images s’inspirent du réel, elles lui paraissent trop éloignées de ses repères pour être pleinement saisissables : « On sent le réel en arrière-plan, mais au final, c’est surtout la fiction qui prend le dessus. »
Lisa, en Design d’Espace, trouve ces œuvres plutôt réalistes et se questionne sur les outils 3D utilisés et à quel point : « Parfois, il est difficile de distinguer si l’on est face à des modélisations 3D ou bien à de vraies images de villes. »
Elle trouve ces images perturbantes, car certaines présentent un fort contraste, à la fois visuel et sonore, qui peut être déstabilisant. L’œuvre Biomimetic Stories #1 Maduraïc combine, d’un côté, un brouhaha constant de rue, avec ses klaxons et son agitation, et de l’autre, des constructions contemporaines aux formes très organiques, blanches et apaisées.
Mais contrairement à Apolline, cette hybridation entre réel et virtuel l’aide à se projeter. En tant que designer d’espace, elle a l’habitude de réfléchir à la manière dont les formes et les environnements peuvent être conçus pour que les gens puissent s’y immerger naturellement.
Elle nous explique qu’elle a analysé la technique utilisée, qui consiste, selon elle, en des images de villes captées par drone, sur lesquelles l’artiste est ensuite venu intégrer des éléments 3D. D’après elle, c’est ce type d’hybridation qui est le plus réaliste, car « il ne part pas de rien ; l’ancrage de ses œuvres est solide, car la base est réelle. » Ainsi, plutôt que de lui projeter un futur nébuleux, ces œuvres lui donnent de l’espoir et la motivent à imaginer des espaces qui amélioreront le monde de demain.
Selon les préférences, expertises et perspectives de chacun, les œuvres d’art sont perçues et interprétées de manière extrêmement variée. Ces hybridations interagissent avec notre perception du monde.
Dans son article intitulé "Réalités de l'illusion. Créer avec les illusions entre le réel et le virtuel"5, publié dans Hybrid, Judith Guez met en avant que notre envie de réexaminer notre rapport aux images et aux espaces hybrides provient de la dualité entre émerveillement et confusion. Elle souligne également que les « illusions technologiques » offrent aux artistes une grande liberté d’expression et de représentation, leur permettant de dépasser le réel ou d’insérer le virtuel dans notre réalité quotidienne.
→ Notes
4- Pierre Jean Giloux, dossier pédagogique de l’exposition Biomimetic Stories.
5- Judith Guez, "Réalités de l'illusion, Créer avec les illusions entre le réel et le virtuel", publié dans Hybrid, revue des arts et médiation humaine (2015). Judith Guez est artiste, chercheuse en art numérique et en design d’expérience entre réel et virtuel.